Évitons que l’avion ne nous coupe les ailes

Point de vue de Camille André et Justin Péraud, responsables de la plateforme Info Compensation Carbone

Non, « Le Bug Humain » n’est pas de la dernière prévision apocalyptique à la mode après le « bug de l’an 2000 ». Derrière ce titre se cache un travail mené par le docteur en neuroscience Sébastien Bohler, et récemment publié, visant à expliquer pourquoi « les humains ne parviennent pas à s’arrêter de détruire la planète ».

Au-delà de ses conclusions, identifiant une part de notre cerveau incapable de limiter notre production et notre consommation, c’est le point de départ de cette étude qui pousse à réflexion. L’auteur explique qu’en écoutant les informations à la radio, il a été choqué par la contradiction de deux titres : « 15 000 scientifiques alertent sur la hausse des émissions de CO2 et sur l’état de la Terre, ils demandent à freiner le développement pour éviter la misère » et « une commande de 430 avions a été confirmée, bonne nouvelle pour l’emploi… ».  

Et comment ne pas rejoindre cette analyse tant les exemples sont nombreux, en particulier en ce qui concerne l’aviation. Les prévisions d’augmentation du trafic aérien sont en forte hausse malgré de désastreux impacts sur le climat et les prix des billets d’avions sont bien trop bas pour prendre en compte les coûts environnementaux de ce mode de transport. Dès lors, comment sortir de nos incohérences aériennes sans nous noyer dans des positions extrêmes et parfois trop simplistes ?

« Flygskam »

Peu de mots suédois sont aussi connus que celui qui désigne « la honte de prendre l’avion ».  Il serait né sur un compte Instagram (Aningslösa influencers) pour légender des photos de célébrités en vacances accompagnées de la quantité de CO2 émises par leur déplacement. Certains voient un parallèle entre l’apparition de Greta Thunberg au-devant de la scène climatique et la naissance de cette expression, officiellement entrée dans le dictionnaire suédois en 2018. En réalité, tout cela démontre une nouvelle fois que la Suède est pionnière en ce qui concerne la prise de conscience climatique. Le pays est à la tête du Climate Change Performance Index depuis plusieurs années et commence à bénéficier des fruits de sa transition énergétique.

De plus en plus de suédois privilégient donc les autres moyens de transport moins polluants que l’avion, même s’ils sont plus chers et plus longs, si bien que le trafic passager a baissé en février 2019 pour la première fois en dix ans. Le mouvement commence d’ailleurs à dépasser les frontières du pays et s’internationalise avec les engagements de chercheurs à ne plus prendre l’avion. Ces derniers cherchent avant tout à redonner de la cohérence à leur démarche étant donné qu’ils dénoncent régulièrement les atteintes de l’aviation sur l’environnement.

Un bon sens qui fait encore largement défaut chez les principaux décideurs économiques et politiques lorsqu’ils n’hésitent pas à mobiliser 1 500 jets privés pour se rendre au Forum économique de Davos tout en identifiant les changements climatiques comme préoccupation principale. En attendant, la « honte de prendre l’avion » se développe même en France et surtout auprès des jeunes générations, au point d’inquiéter les professionnels de l’aérien. Le directeur général de l’IATA (Agence Internationale du Transport Aérien), Alexandre de Juniac, y voit « une grande menace » et un mouvement qui repose sur « des fake news et des incompréhensions ».

Y a-t-il un pilote pour baisser les émissions de l’avion ?

Un tel niveau de panique ne semble pas correspondre avec les chiffres. Toutes les études s’accordent à dire que l’aviation ne compte que pour 2% à 4% des émissions globales de gaz à effet de serre. Dès lors beaucoup d’observateurs et de professionnels du secteur indiquent que la priorité n’est pas de s’attaquer aux avions mais bien aux émissions liées à la production d’énergie (41,5% des émissions de CO2), à l’industrie (19%) aux transports routiers (20%) ou encore aux bâtiments et à l’agriculture.

Pourtant, la bataille des chiffres ne tient pas longtemps face aux faits. Alors que beaucoup de secteurs polluants ont déjà enclenché le développement de solution bas-carbone, l’aviation internationale échappe encore à la plupart des mécanismes de régulation environnementaux, marchés du carbone ou taxe sur le kérosène. Pire, les transports aériens et maritimes ne figurent même pas dans l’Accord de Paris. Ce dernier laisse aux organisations internationales qui les régissent le soin de réguler leurs propres émissions…

Dans ce contexte, rien n’entrave le développement du secteur dont la croissance donne le tournis. Tous les 15 ans, le nombre de passagers empruntant l’avion double, culminant à 4,3 milliards pour 2018. D’autant plus que le trafic dans les pays en développement commence à rattraper son retard et donc à augmenter toujours plus les prévisions de croissance du secteur aérien. Tous ces éléments expliquent qu’en 2050, les émissions de l’aviation compteront pour environ 16% du total mondial et compromettront l’impératif de neutralité carbone préconisé par les experts du GIEC.

Compenser pour mieux voler

Dans l’immédiat, il est déjà possible d’agir individuellement. La première des choses à faire consiste à prendre conscience de son impact sur l’environnement lorsque que l’on prend l’avion. Actuellement, l’empreinte carbone d’un français est d’environ 12 tonnes de CO2 par an. D’ici 2050, cette empreinte ne doit pas dépasser les 2 tonnes de CO2 par an et par personne. Un effort considérable à fournir et difficilement compatible avec les près de 2 tonnes de CO2 émises par un seul trajet Paris-New York. 

Pour répondre à ce défi, certaines compagnies ou agences de voyage proposent d’ores-et-déjà aux passagers de compenser les émissions de leur voyage. Elles indiquent pour cela, au moment d’acheter son séjour, la possibilité de contribuer financièrement à des projets bas-carbone à hauteur des émissions du trajet. Il est aussi possible de le faire directement en consultant les plateformes de compensation carbone sur internet.

A titre personnel cette démarche est déjà un premier pas mais ne doit pas effacer tout effort de réduction de ses émissions. En effet, la compensation carbone ne vise que les émissions incompressibles, celles qui restent après avoir fourni des efforts maximums vers plus de sobriété. En d’autres termes, prendre l’avion doit rester exceptionnel et l’achat de crédits carbone ne doit pas encourager à multiplier les vols.

Prudence donc lorsque l’on mobilise la compensation carbone sans rigueur ni exigence. C’est là aussi un des challenges principaux auquel devra faire faire l’aviation internationale qui compte utiliser la compensation pour atteindre ses ambitieux objectifs climatiques et palier les insuffisances des progrès techniques ou du développement de « carburants durables » .

Le programme CORSIA, de l’Organisation Internationale de l’Aviation Civile, est notamment la cible de nombreuses critiques en ce qu’il pourrait généraliser la compensation carbone à grande échelle, sans regard sur la qualité des projets, sans exigence suffisamment forte de réduction de émissions et sans payer un prix suffisant aux porteurs de projet bas-carbone.

Gardons les pieds sur terre

Pour résoudre tous les problèmes posés par le trafic aérien, nous ne pourrons éviter de faire appel à l’intelligence collective. Tout le monde s’accorde à dire que l’avion ne doit pas re-devenir un moyen de transport élitiste mais qu’il faut agir rapidement face à l’urgence climatique. Alors comment dissuader de l’utiliser sans faire exploser les prix ? Une taxe sur les carburants reste inévitable pour faire remonter les prix incroyablement bas des billets et garantir la compétitivité des autres moyens de transports. D’autres parts, le développement sérieux d’un réseau local et international de transports en communs plus propres sera la clef pour dissuader les transports par les airs.

Mais pour garantir à chacun de profiter un peu de l’avion sans que les prix ne deviennent prohibitifs, nous devons aussi faire preuve de responsabilité. Au nom de la solidarité avec les populations vulnérables aux bouleversements climatiques, avec les générations futurs et avec les plus démunis qui ne peuvent s’offrir des billets onéreux, ceux qui ont les moyens de voler fréquemment doivent fortement limiter leurs trajets aériens. Ce défi nous appelle aussi à repenser toute l’idée du voyage en valorisant plus le trajet qu’une destination. Certes le sujet est clivant, il donne l’impression d’un retour en arrière pour ceux qui peuvent enfin se permettre de prendre les airs et crée des opposition générationnelles et sociales. Mais face à l’urgence climatique, il est impératif de se réconcilier et de faire des choix responsables afin d’éviter le pire aux populations vulnérables et aux générations futures. Nous avons toutes les cartes en main pour faire de la Solidarité climatique une réalité.

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